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Interview de Reza :

Interview de Reza : "chaque rencontre peut changer votre vie"


Depuis les années 80, le photographe Reza a accompagné le peuple afghan dans ses luttes, sa résistance. Témoin privilégié, il dépeint, à travers l’objectif, l’histoire tumultueuse d’un pays et de ceux qui y vivent. Amis de Massoud et auteur de son célèbre portrait, Reza s’est à son tour engagé en Afghanistan, en créant l’association "Aina". Rencontre à l’occasion de la sortie de son livre, « Les Âmes Rebelles ».

 

 

Vous choisissez de ne pas photographier les morts, mais plutôt ceux qui restent. La souffrance passe souvent par le regard des gens face à l’objectif.


Reza : Les yeux, ce sont les fenêtres de l’âme. Tout sort des yeux, du regard. On sert la main des gens, mais on les regarde dans les yeux. C’est de là qu'on comprend l’intérieur de la personne. J’essaie de transmettre à travers ça, à travers ce regard, ce qu’il y a à l’intérieur des gens. Comme ça je disparais et je créé un lien direct entre celui qui regarde et la personne photographiée. C’est un questionnement direct.

 

Vous avez couvert des guerres, partagé beaucoup de souffrances. Avez-vous toujours gardé la foi en l’Homme ?

 

R : Toutes ces guerres, tous ces conflits, la pauvreté, la famine, ont pour origine l’homme. Il y a des êtres humains, des hommes, qui pour leurs intérêts personnels, des intérêts économiques, entament des guerres sans même faire attention au nombre de morts, de blessés, aux nombre de gens qui vont souffrir. Donc, à partir du moment où ce sont des être humains qui sont à l’origine de ça, pour moi ça n’est qu’une question d’éducation. Nous sommes passés du stade de l’homme des cavernes qui tue tout pour manger, se protéger, pour arriver au bout de milliers d’années aux conditions actuelles, où ce qui sont à l’origine de ces guerres ne sont qu’une poignée de gens.

 

Finalement l’évolution de l’humanité, du monde, va dans le bon sens. Cette poignée de gens va être obligée d’arrêter d’organiser le malheur de l’humanité en leur faveur. Cela prendra plusieurs siècles, plusieurs milliers d’années, je ne sais pas. Mais j’ai la foi en l’Homme, parce que l’on va dans cette direction. Je suis optimiste pour l’avenir de l’Homme, mais c’est un avenir lointain. Ce n’est pas un avenir à 4 ans ou 5 ans. Ce n’est pas parce que les Nations Unies lancent un projet avec tous les chefs d’Etat du monde que dans 10 ans on va éradiquer la pauvreté, c’est idiot. Car « vous-êtes à l’origine de la pauvreté. Ce sont vos plans de gouvernance, vos stratégies qui sont à l’origine de cette pauvreté. » Et de là à dire « on va éradiquer la pauvreté dans 10 ans » c’est une absurdité totale. Ce n’est pas la pauvreté qu’il faut éradiquer, il faut faire une révolution de l’esprit, de cette rentabilité et de la formule qui dit « everything is good to make money ». Une fois que l’on sera arrivé à ça, la pauvreté va s’éradiquée d’elle-même.

 

Dans votre exposition au Parc de la Villette vous avez placé le portrait de Massoud et celui de Neda (manifestante Iranienne tuée en 2009, ndlr) côte à côte…

 

Ce n’est pas le personnage de Neda qui compte, c’est son nom et l’événement. Ce n’était pas une révolutionnaire, elle ne voulait que la liberté de l’être humain et a été tuée à bout portant par une balle. Et le nom de Neda veut dire "la voie", "l’appel", c’est tout cela qui est important, c’est le symbole. Les deux personnages, mais Massoud c’est aussi l’idée, les deux personnes sont symboles de la résistance. Résistance contre le mal. Neda c’est la même chose.


Votre rencontre avec Massoud…

 

R : Plusieurs fois j’ai failli mourir dans des embuscades, par l’attaque des Russes, par des pirates, par des dangers naturels, des glissements de terrains… Car déjà d’un point de vue de la nature c’était très difficile. On a traversé des cols presque inaccessibles. Etant donné le mode de vie de Massoud, qui était de ne jamais être au même endroit deux jours de suite, et que les villageois ne disaient jamais où il était, la première semaine de marche était très difficile. J’ai échappé à la mort plusieurs fois. Arriver dans les villages et ne pas savoir où il était c’était assez dur, jusqu’à un moment où je me suis retrouvé dans un village, presque nez à nez avec lui et ses hommes qui descendaient la montagne. Ils sont venus vers moi et c’est à ce moment la que j’ai reconnu Massoud.

 

Est-ce que c’est cette rencontre qui vous a poussé à vous engager par la suite, notamment avec votre association, Aina (qui développe les métiers de l'information en Afghanistan, ndlr)) ?

 

R : Je crois que si on est honnête et qu’on a les yeux ouverts, chaque rencontre peut vous aider à changer votre vie, vous mettre sur d’autres chemins. Peut importe que ces personnes soient connus ou pas connus. Le petit garçon qui tiens une plante en disant je vais faire un arbre de cette petite plante, je ne sais pas si vous avez lu son histoire, ça m’a influencé aussi. C’est important ce genre de symbole. Le fait que nous étions proches, avec Massoud, de cette idée que l’art et la culture sont des piliers importants de toute société, évidemment cela m’a aidé à continuer à pousser l’association Aina et tous les autres projets qu’on mène ici.

 

La transmission du savoir c’est l’arme la plus puissante ?

 

R : C’est un devoir. En Iran à l’école, j’apprenais l’alphabet et il y avait un récit persan : c’est l’histoire d’un très vieux paysan qui plante un noyer. A ce moment là, trois jeunes passent à côté et commence à se moquer de lui en lui disant « tu sais il faut près de 20 ans pour que cette petite plante devienne un arbre, tu es trop vieux, tu ne pourras pas manger ses noix. Pourquoi tu te fais mal ? » Et sa réponse est celle d’un sage : « Vous savez, moi, toutes les noix que j’ai mangées dans ma vie provenaient d’arbres qui ont été plantés par des gens avant moi » Et donc le devoir c’est de planter des arbres pour les prochaines générations.


C’est ce que vous essayez de faire avec votre association Aina, qui développe les outils de communication en Afghanistan ?

 

R : L’idée c’est d’aider les gens à prendre leur destin en main eux même. Une fois que ces gens ont pris leur destin en main, ils n’ont plus besoins des ONG, des associations. C’est ça que j’assaie de faire, former des gens pour qu’ils prennent en main leur destin. Il faut donner l’opportunité à chaque peuple d’avoir les outils nécessaires pour se connecter, pour avoir des journaux, de télés, des radios. Pour qu’ils puissent se contacter entre eux. C’est ça l’idée d’Aina. Les médias ne sont pas une fin, c’est un combat. On utilise les médias. On les aide à devenir journalistes, photographes, pour qu’ils travaillent dans la presse mais aussi pour qu’ils utilisent ces outils pour répandre la paix, l’éducation, et tout ce dont une société à besoin comme outil de communication au service de la population.

 

Propos reccueillis par Mathieu Jouen

 

Et aussi sur Mondomix.com :


- Lire la chronique des "Âmes Rebelles" de Reza







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